POURSUITE DU MANGER

 

Récit en trois actes, série de photographies, en cours.
Extraits

 

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Il y a de mauvaises arêtes le long des cimes proches et des roches à pigments accrochées aux parois. On parle peu. La langue commune du village est tenue par quelques pécores. Elles répètent chaque jour les mêmes conversations, scandent unanimes les angoisses du pays tandis que d’autres, au matin, lèvent leurs enfants. On voit de jeunes gens en colère s’ennuyer sur les places, ils trompent l’accablement en embêtant des filles.

 

On est parti depuis longtemps, avons traversé des pays, avons mangé des croûtes de toutes sortes, avons fait halte ici sans autre bonne raison. Ce matin avons marché quelques heures vers des lieux étrangers, avec pour intention de voir encore, du plus lointain possible, ce qui se passe de nous.

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Le bidon était vide, il attendait les fortes pluies d’octobre. Ce matin le bidon est rempli d’eau. En octobre l’eau vient presque d’en bas. A hauteur de petit, l’orage en vomissant fait un rebond au sol et la pluie remonte en vagues au visage. C’est comme la mer qu’il connait, les bourrasques creusent les accès au visage, la peau plutôt que par le sel est prise par le froid. Ainsi les peaux sont raidies en surface, lorsqu’elles craquent la chair est chargée avec l’eau fluide et le sang plus épais. Dans la confusion d’un demi-sommeil, dans la joie ensommeillée de l’enfance, l’enfant pourrait prendre ses propres joues pour la mousse d’un hêtre.

Le garçon étudie l’assemblée des mousses et des insectes, et peut être les réserva t ’il dans ses mains à destination d’autres lieux. Pour tester par exemple l’adhérence d’une pâte de mousse et fourmis sur le pantalon d’un des hommes du village, le premier à se plaindre de sa présence. Appliquer sur le pantalon mais sans penser, ainsi qu’une nuisance est réglée par le geste. Ainsi la main écrase un insecte en train de piquer, ainsi la main pourrait écraser la pâte de mousse et fourmi contre un pantalon querelleur. Le garçon est une vie saturante, il excite la violence du décor quotidien, il fait les gestes directement, avec l’adresse amimétique d’un oiseau-chasseur. L’affut n’est conséquence d’aucun apprentissage. L’écrasement d’une pâte de mousse et fourmis contre un pantalon querelleur requière un premier savoir-faire, acquis sans méthode, mais par l’occupation quotidienne et saturante du paysage disponible. Les chants et fables populaires que chante le petit sont des outils d’ingestion du réel, eux non plus ne président d’aucune science, ils viennent au monde qui s’occupe, qui cueille, récolte, marche et parle ou vole des montres, ce sont des chants sauvages que ne saurait apprivoiser aucune domestication. Les chants se couchent cependant dans chaque lit qu’on leur fait, ils répondent aux appels mais dès lors ce sont eux qui décident. On peut appeler le garçon en connaissance de cause, savoir qu’on va bien rire avec lui de son impertinence et de sa joie, mais il faudra ensuite une nouvelle exigence pour soutenir la violence qu’emmène son regard. Il faudra un rythme précis pour absorber ses colères, une indifférence attentive pour n’en pas faire un ennemi.

Le bidon. C’est encore la cour, et voilà le bidon et voilà l’eau. Il attrape une poignée de terre, jette dans l’eau, et voici le continent. Attrape une deuxième poignée, jette dans l’eau et voici le deuxième continent. Attrape une troisième poignée, jette dans l’eau, et voici le troisième continent. Ainsi jusqu’à cinq. Il attrape l’herbe et la mousse en flanc de roche, jette dans l’eau, et voici les arbres et les sous-bois. Le bambin pisse sur un poteau de bois parcouru par des fourmis. Toute la fourmilière va s’organiser autour de la tache d’urine. Vu d’ici, il est impossible de décider si l’urgence de la ligue des fourmis est de sauver la communauté devant le danger d’eau, ou bien de recueillir tout ce que la communauté peut manger de cet évènement. Il attrape les fourmis sur la fourmilière, jette dans l’eau, et voici les animaux. Enfin il plonge tout le bras, il remue et frappe, entame une colère insensée, se jette dans l’eau, et le voici. Il faut imaginer qu’il ait fait tout cela sans mot dire, sans un murmure, avec une grande application. À présent il est maitre d’un monde où règne son silence, et s’il voulait crier, il cognerait plutôt.

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La métamorphose –disait-il encore- est l’instrument du devenir. Le manger, imposé à la chair, est le matériau du devenir. Celui-là même qui chercherait la permanence de l’être aurait encore à soigner son enveloppe, car sa pensée serait prise et piégée dans la durée du corps. – Ils doivent nourrir, volontiers ou non, les transformations du devenir, et ce même s’ils se tournent vers la pensée. La pensée ne peut rencontrer le monde qu’avec un œil au bout d’un corps, mais elle se trouve ainsi jetée dans la fosse du devenir, ainsi amputée de l’être. Ce gros corps à nourrir, ce monstre béant, pour la pensée est à la fois salut et fardeau. Heureuses les fleurs, car ce que l’être est au devenir, la photosynthèse l’est au manger. Celui qui ne vivrait que de lumière connaitrait le réel sans persévérance. Or l’homme doit manger. Comme il aimerait être d’avantage qu’un corps voué à lui-même, d’avantage qu’un corps voué à un corps plus grand, et ce corps plus grand voué à lui-même. Il recherche son manger cependant qu’il recherche la vérité. – La vérité ne supporte aucun devenir, or le réel n’est qu’un devenir, c’est pourquoi l’homme déteste le réel. – Voici à peu près, d’après son fils, ce que le vieux disait. Et ce vieil homme, il en allait du déclin de son folklore comme d’un visage qu’affecte la lassitude des années. Comme d’un visage, on ne ressent le vieillissement d’une tradition que par à-coups et cycles d’épouvante. Ce visage pourrissant, on le découvre un jour, toujours trop tard, était à l’aube de sa mort. C’est le regard qui, chaque fois, s’épuise le premier, accablé au bout par la paresse du monde.

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Il a fallu qu’arrivent par les champs des soldats hébétés, sur les places et dans les bois, pour que les habitants d’ici ressentent l’imminence des grandes métamorphoses.

Aucun papier n’est rédigé en mairie, on n’a pas pris la peine de placarder un ordre puisque chacun se décrète ignorant des ennuis à venir. Certains prennent sur eux d’installer les soldats errants aux étables, dans chaque foyer où se peut faire une place. Les errants parlent la langue ou ne la parle pas, se taisent surtout et n’ont plus de drapeau. Deux ou trois d’entre eux déserteurs apparaissent au matin, chaque jour depuis une semaine, arrivent en quelques heures, l’un après l’autre en des lieux opposés, ne savent plus vous dire ce qui les amène. Ils peuvent avoir le visage ahuri des traumatisés, la lassitude des vétérans, aussi bien l’œil perdu des gens de flegmes, ceux-là affectés toujours aux mauvais terrains puisqu’ils ne discutent pas ; L’un ou l’autre des tempéraments créant des hommes muets, et cela s’organise. Ils ne savent ou ne veulent pas s’expliquer et attendent, désolés, qu’on leur offre le pain.

De ces vagabonds, c’est le premier arrivé au village que l’on croit le plus simple, il garde les chèvres du fermier son hôte, qui connait depuis la joie inavouable de recouvrer un fils à traiter d’incapable. C’est heureux. Dans l’atmosphère troublée chacun trouve encore une raison suffisante d’accueillir son prochain.

Le jeune homme sait veiller longtemps le troupeau. S’assoit sur la première colline sèche devant la ville. Il porte sur lui le livre sain de son culte, qu’il peut lire en chantant.

Lorsqu’il chante, on sent un geste fondateur, du même naturel que manger ou remplir quelque chose. Indifférent aux tirs des armes dans la plaine proche, le chanté est à ce point offert au monde qu’il rendrait inoffensif tout ce qui, du monde, entendrait au contraire se faire le possesseur, le chanté étant une chose insolente et pauvre qui s’ignore telle. Sa hauteur est à la mesure de son humilité, pure et crue, d’une impulsion vers la simplicité insensée, et drôle, et étrange du réel. En chantant, le soldat pacifié fait aussi du langage une chose bête et captivante. Il sait, lui, que manger, boire et ne parler de rien sont les principes archaïques du chant, sont aussi les conditions de ce qu’on appelle la paix. Le chant est ainsi la première condition de la paix, -dirait-il. Celui qui ne veut plus se battre, évidemment il s’est mis à chanter.

Et le livre sain qu’il porte à sa poitrine ne compte non pas en tant qu’une somme de préceptes régissant l’agir pieu, c’est un simple support de tendresse, le symbole d’un consentement au monde. Il faut s’asseoir quelques heures contre l’arbre d’en face pour saisir cette nuance et pouvoir, pour une fois, s’en retourner en ville sans un mot.

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