POURSUITE DU MANGER

Récit (extrait)

 

 

 

Il y a des signatures de sel dans les murs efflanqués. Ici pas de silence. Dans la ville nouvelle les voix enjambent des chantiers, des corps brûlent et s’éduquent au milieu d’allées courtes, sur des places séchées où l’on se troquent des bêtes.

Les cours d’immeuble sont chargées de familles et la proximité des autres, à la fin, étourdie la pudeur. On ne sait aucun lieu où se retrouver seul, les habitants se sont accommodés de cette carence en s’appliquant, chacun, de longs tissus au corps. Ainsi des formes passent dans du gris et du blanc, les grandes étoffes volantes traversent l’esplanade, avec en dessous autant de silhouettes. Il y a sur la ville une bannière mais on préfère ces figures drapées, elles distinguent les familles comme autant de fanions.

Pour trouver l’apaisement il faut apprêter des barques, se tenir enfin quelques heures en mer, avec l’excuse de pêcher. D’autres s’en iront marcher sur le sable des digues, garder le regard bas comme inattentif, et faire mine de ne voir aucun des promeneurs croisés. Prendre en ami, seulement, les cinq kilomètres qui vous emmènent au nord, et voir de loin les routes basses qu’usent désormais des caravanes de blessés, ajoutant aux faubourgs d’autres agitations.

[…]

Il a fallu qu’arrivent par les champs des soldats hébétés, sur les places et dans les bois, pour que les habitants ressentent l’imminence des grandes métamorphoses.

Aucun papier n’est rédigé en mairie, on n’a pas pris la peine de placarder un ordre puisque chacun se décrète ignorant des ennuis à venir. Certains prennent sur eux d’installer les soldats errants aux étables, dans chaque foyer où se peut faire une place. Les errants parlent la langue ou ne la parle pas, se taisent surtout et n’ont plus de drapeau. Deux ou trois d’entre eux déserteurs apparaissent au matin, chaque jour depuis une semaine, arrivent en quelques heures, l’un après l’autre en des lieux opposés, ne savent plus vous dire ce qui les amène. Ils peuvent avoir le visage ahuri des traumatisés, la lassitude des vétérans, aussi bien l’œil perdu des gens de flegmes, ceux-là affectés toujours aux mauvais terrains puisqu’ils ne discutent pas ; L’un ou l’autre des tempéraments créant des hommes muets, et cela s’organise. Ils ne savent ou ne veulent pas s’expliquer et attendent, désolés, qu’on leur offre le pain.

De ces vagabonds, c’est le premier arrivé au village que l’on croit le plus simple, il garde les chèvres du fermier son hôte, qui connait depuis la joie inavouable de recouvrer un fils à traiter d’incapable. C’est heureux. Dans l’atmosphère troublée chacun trouve encore une raison suffisante d’accueillir son prochain.

Le jeune homme sait veiller longtemps le troupeau. S’assoit sur la première colline sèche devant la ville. Il porte sur lui le livre sain de son culte, qu’il peut lire en chantant.

Lorsqu’il chante, on sent un geste fondateur, du même naturel que manger ou remplir quelque chose. Indifférent aux tirs des armes dans la plaine proche, le chanté est à ce point offert au monde qu’il rendrait inoffensif tout ce qui, du monde, entendrait au contraire se faire le possesseur, le chanté étant une chose insolente et pauvre qui s’ignore telle. Sa hauteur est à la mesure de son humilité, pure et crue, d’une impulsion vers la simplicité insensée, et drôle, et étrange du réel. En chantant, le soldat pacifié fait aussi du langage une chose bête et captivante. Il sait, lui, que manger, boire et ne parler de rien sont les principes archaïques du chant, sont aussi les conditions de ce qu’on appelle la paix. Le chant est ainsi la première condition de la paix, -dirait-il. Celui qui ne veut plus se battre, évidemment il s’est mis à chanter.

Et le livre sain qu’il porte à sa poitrine ne compte non pas en tant qu’une somme de préceptes régissant l’agir pieu, c’est un simple support de tendresse, le symbole d’un consentement au monde. Il faut s’asseoir quelques heures contre l’arbre d’en face pour saisir cette nuance et pouvoir, pour une fois, s’en retourner en ville sans un mot.