POURSUITE DU MANGER

 

Récit en trois actes, série de photographies, en cours.
Extraits

 

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Il y a de mauvaises arêtes le long des cimes proches et des roches à pigments accrochées aux parois. On parle peu. La langue commune du village est tenue par quelques pécores. Elles répètent chaque jour les mêmes conversations, scandent unanimes les angoisses du pays tandis que d’autres, au matin, lèvent leurs enfants. On voit de jeunes gens en colère s’ennuyer sur les places, ils trompent l’accablement en embêtant des filles.

 

On est parti depuis longtemps, avons traversé des pays, avons mangé des croûtes de toutes sortes, avons fait halte ici sans autre bonne raison. Ce matin avons marché quelques heures vers des lieux étrangers, avec pour intention de voir encore, du plus lointain possible, ce qui se passe de nous.

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C’est un de ces villages tassés où les corps s’allongent pour s’éloigner des centres, ou bien c’est une large section de tourbe séchée. On l’a coupé en trois berges pour ménager l’agitation, vivre enfin d’une sorte de pudeur d’enfants sages. Ou a-t’on coupé en trois morceaux la tourbe, ou en trois darnes un saumon. On nait ici avec un soleil bas et le mutisme ordinaire de la neige, puisque chacun complète un calme étrange de son propre calme. Ou se tait-on parce qu’on est un limon sur la plaine et que la pierre est muette.

Les habitants n’ont pas grandi dans les rues hurlantes et la transpiration des grosses, n’ont en intuition ni la vulgarité rieuse, ni le sens de la guerre, ni la fête fiévreuse et les grandes insolences du sud. Ils s’installent toujours aux points exacts de ces intervalles, par toute neutralité, approchent les excès prudemment, d’une sorte de culture de la reconnaissance timide qui sait tout apprécier mais que rien ne fascine.

Quand les gardes au relais sont au repas, les petits pauvres récemment installés aux faubourgs assument le poids du village. Ils traversent les rues pour les rendre inquiètes, où ces bêtes tout juste naissantes en passant raclent la tourbe de leurs jeunes sabots. Ainsi les voix paisibles des vieilles familles taisent leur aplomb ordinaire, elles ne savent plus s’ébattre et s’assoient pour attendre. C’est qu’il est devenu absurde de croire au calme depuis que l’on connait les tragédies du monde. L’hiver a fait entrer en silence des processions de tragédiés et ceux-ci, à présent exercés à l’arrachement ordinaire, ont construit des campements.

Quand les visages épuisés qu’inventent les tragédies du monde ont fait irruption dans le bourg, on a voulu voir dans chaque coin obscur des yeux menaçants ou un bras armé prêt à fondre sur vous. Ici une famille met en place des veilles, où le père et le fils scrutent par la fenêtre. Ici des amis tournent leurs ateliers en armureries d’artisans, inventent des couteaux. Ici la mère a perdu le sommeil. Mais on rit cependant, et l’on retourne diner en clairière si l’on sait à leur poste les hommes en armes.

De temps à autre, on croit pourtant qu’il est nécessaire de lever la garde, mais tenir en partage le sentiment de danger. Que chacun prépare secours et replis.

Depuis peu, tous parlent bas d’une chose qui s’avance, ça sans trop savoir quoi. Et les autres des faubourgs, ayant fuis cette chose pour se cacher ici, viennent chaque semaine d’avantage, de région de plus en plus proches, et les traits des nouveaux arrivants ne sont plus qu’à une nuance de peau de ceux d’ici.

 

 

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La métamorphose –disait-il encore- est l’instrument du devenir. Le manger, imposé à la chair, est le matériau du devenir. Celui-là même qui chercherait la permanence de l’être aurait encore à soigner son enveloppe, car sa pensée serait prise et piégée dans la durée du corps. – Ils doivent nourrir, volontiers ou non, les transformations du devenir, et ce même s’ils se tournent vers la pensée. La pensée ne peut rencontrer le monde qu’avec un œil au bout d’un corps, mais elle se trouve ainsi jetée dans la fosse du devenir, ainsi amputée de l’être. Ce gros corps à nourrir, ce monstre béant, pour la pensée est à la fois salut et fardeau. Heureuses les fleurs, car ce que l’être est au devenir, la photosynthèse l’est au manger. Celui qui ne vivrait que de lumière connaitrait le réel sans persévérance. Or l’homme doit manger. Comme il aimerait être d’avantage qu’un corps voué à lui-même, d’avantage qu’un corps voué à un corps plus grand, et ce corps plus grand voué à lui-même. Il recherche son manger cependant qu’il recherche la vérité. – La vérité ne supporte aucun devenir, or le réel n’est qu’un devenir, c’est pourquoi l’homme déteste le réel. – Voici à peu près, d’après son fils, ce que le vieux disait. Et ce vieil homme, il en allait du déclin de son folklore comme d’un visage qu’affecte la lassitude des années. Comme d’un visage, on ne ressent le vieillissement d’une tradition que par à-coups et cycles d’épouvante. Ce visage pourrissant, on le découvre un jour, toujours trop tard, était à l’aube de sa mort. C’est le regard qui, chaque fois, s’épuise le premier, accablé au bout par la paresse du monde.

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Il a fallu qu’arrivent par les champs des soldats hébétés, sur les places et dans les bois, pour que les habitants d’ici ressentent l’imminence des grandes métamorphoses.

Aucun papier n’est rédigé en mairie, on n’a pas pris la peine de placarder un ordre puisque chacun se décrète ignorant des ennuis à venir. Certains prennent sur eux d’installer les soldats errants aux étables, dans chaque foyer où se peut faire une place. Les errants parlent la langue ou ne la parle pas, se taisent surtout et n’ont plus de drapeau. Deux ou trois d’entre eux déserteurs apparaissent au matin, chaque jour depuis une semaine, arrivent en quelques heures, l’un après l’autre en des lieux opposés, ne savent plus vous dire ce qui les amène. Ils peuvent avoir le visage ahuri des traumatisés, la lassitude des vétérans, aussi bien l’œil perdu des gens de flegmes, ceux-là affectés toujours aux mauvais terrains puisqu’ils ne discutent pas ; L’un ou l’autre des tempéraments créant des hommes muets, et cela s’organise. Ils ne savent ou ne veulent pas s’expliquer et attendent, désolés, qu’on leur offre le pain.

De ces vagabonds, c’est le premier arrivé au village que l’on croit le plus simple, il garde les chèvres du fermier son hôte, qui connait depuis la joie inavouable de recouvrer un fils à traiter d’incapable. C’est heureux. Dans l’atmosphère troublée chacun trouve encore une raison suffisante d’accueillir son prochain.

Le jeune homme sait veiller longtemps le troupeau. S’assoit sur la première colline sèche devant la ville. Il porte sur lui le livre sain de son culte, qu’il peut lire en chantant.

Lorsqu’il chante, on sent un geste fondateur, du même naturel que manger ou remplir quelque chose. Indifférent aux tirs des armes dans la plaine proche, le chanté est à ce point offert au monde qu’il rendrait inoffensif tout ce qui, du monde, entendrait au contraire se faire le possesseur, le chanté étant une chose insolente et pauvre qui s’ignore telle. Sa hauteur est à la mesure de son humilité, pure et crue, d’une impulsion vers la simplicité insensée, et drôle, et étrange du réel. En chantant, le soldat pacifié fait aussi du langage une chose bête et captivante. Il sait, lui, que manger, boire et ne parler de rien sont les principes archaïques du chant, sont aussi les conditions de ce qu’on appelle la paix. Le chant est ainsi la première condition de la paix, -dirait-il. Celui qui ne veut plus se battre, évidemment il s’est mis à chanter.

Et le livre sain qu’il porte à sa poitrine ne compte non pas en tant qu’une somme de préceptes régissant l’agir pieu, c’est un simple support de tendresse, le symbole d’un consentement au monde. Il faut s’asseoir quelques heures contre l’arbre d’en face pour saisir cette nuance et pouvoir, pour une fois, s’en retourner en ville sans un mot.

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