POURSUITE DU MANGER

 

Récit en trois actes, série de photographies, en cours.
Extraits

 

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Il y a de mauvaises arêtes le long des cimes proches et des roches à pigments accrochées aux parois. On parle peu. La langue commune du village est tenue par quelques pécores. Elles répètent chaque jour les mêmes conversations, scandent unanimes les angoisses du pays tandis que d’autres, au matin, lèvent leurs enfants. On voit de jeunes gens en colère s’ennuyer sur les places, ils trompent l’accablement en embêtant des filles.

 

On est parti depuis longtemps, avons traversé des pays, avons mangé des croûtes de toutes sortes, avons fait halte ici sans autre bonne raison. Ce matin avons marché quelques heures vers des lieux étrangers, avec pour intention de voir encore, du plus lointain possible, ce qui se passe de nous.

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– Nous-autres métèques -disent-ils par exemple- ne sommes contre personne autant que contre nous-mêmes, et c’est tout. Ils disent qu’autrefois la ville prêtait une oreille à leurs constats mais qu’aucun d’entre eux, désormais, ne devient immortel à coup d’idées. Quand ils se taisent, quand ils crient, ils s’amusent du langage, qui ne donne plus d’amis, que le monde boude enfin. Ils se résignent à la place à jouir d’une dérision. Leurs mots sont des choses qui s’assument ridicules et passionnantes. Ils disent qu’à l’inverse de ceux du monde, ils n’avaleront jamais ni la vie, ni leur propre mort avec des fables. Ils aiment l’antiquité pour les gestes primordiaux qu’elle enfante : Le tout, l’être, la raison, et l’inquiétude, mais ils disent ne reconnaître un pouvoir de paix qu’à l’inquiétude. Ils savent que leur amour pour la raison ne les dispense pas d’être déraisonné, aussi n’accordent-ils la raison qu’à leurs sciences et la déraison qu’à leurs fêtes. Quant aux systèmes que la raison enfante, quant aux prémisses qu’elle engendre, ils les laissent à d’autres, puisqu’il est avéré désormais que toute œuvre de système est une œuvre de guerre. Ils disent que toute conviction est inoffensive, qu’elle servira le cours d’un monde qui se passe déjà de méfiance. Que du reste, prôner la spontanéité contre la raison, accuser la raison d’avoir enfanté les grandes guerres, c’est encore se tromper, comme se trompent les gens de raison. La raison n’enfante pas d’avantage la barbarie que la déraison. C’est l’espèce humaine, cette horreur, qui est sanguinaire par cycle, et livrée au ressac du climat de guerre, quelle que soit sa pensée. Ils disent encore que le seul mécanisme universel dont ils s’autorisent à établir le diagnostic -et qui est le mécanisme des mécanismes, la dialectique des dialectique- c’est l’impossibilité pour toute pratique humaine d’atteindre son objet. Ils disent que chaque discours salutaire est une nouvelle fiction forgée dans les matériaux du langage ; Enfin ils disent que le vrai, le beau et le juste sont des effets narratifs au service de la guerre. Leur génie de païens est de ne défendre jamais qu’une seule et simple notion effroyablement comique contre toute l’Histoire, qu’aucune école n’a jamais su avaler, au risque de voir son système s’effondrer dans l’instant ; Cette notion ils l’appellent la faillite. D’autres fois ils l’appellent L’instabilité de toute impulsion vers la stabilité. Ils disent que l’homme, qui ne sait pas demeurer seul en repos dans sa chambre, n’en est pas d’avantage capable entouré dans la rue, et que le scandale immangeable de l’espèce, son seul profil saillant, c’est l’instabilité

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Il portait trois tumeurs sur le sommet du crâne, autour les cheveux longs recueillaient tout ce que le Chergui charrie. -Le Chergui est ce vent migrateur venu du sud noircir la neige des sommets, et qui ramène aux exilés le sable de leurs déserts.- Le grand père donc ne coupait pas ses ongles, ne se déshabillait pas pour descendre dans l’eau, ni pour dormir. Il cherchait à se charger de matière pour disparaitre moins vite, le mort ne pense plus mais il reste un corps. Amasser du corps est ce qui lui restait à l’aube de sa mort, il prenait graisse et os, et tumeur pour embrasser l’atome, chercher métamorphose, il y avait en cela, disait-il, quelque chose d’ancestrale. La métamorphose –disait-il encore- est l’instrument du devenir. Le manger, imposé à la chair, est le matériau du devenir. Celui-là même qui chercherait la permanence de l’être aurait encore à soigner son enveloppe, car sa pensée serait prise et piégée dans la durée du corps. – Ils doivent nourrir, volontiers ou non, les transformations du devenir, et ce même s’ils se tournent vers la pensée. La pensée ne peut rencontrer le monde qu’avec un œil au bout d’un corps, mais elle se trouve ainsi jetée dans la fosse du devenir, ainsi amputée de l’être. Ce gros corps à nourrir, ce monstre béant, pour la pensée est à la fois salut et fardeau. Heureuses les fleurs, car ce que l’être est au devenir, la photosynthèse l’est au manger. Celui qui ne vivrait que de lumière connaitrait le réel sans avoir à penser. Or l’homme doit manger, il recherche son manger cependant qu’il recherche la vérité. – La vérité ne supporte aucun devenir, or le réel n’est qu’un devenir, c’est pourquoi l’homme déteste le réel. – Voici à peu près, d’après son fils, ce que le vieux disait. Et ce vieil homme, il en allait du déclin de son folklore comme d’un visage qu’affecte la lassitude des années. Comme d’un visage, on ne ressent le vieillissement d’une tradition que par à-coups et cycles d’épouvante. Ce visage pourrissant, on le découvre un jour, toujours trop tard, était à l’aube de sa mort. C’est le regard qui, chaque fois, s’épuise le premier, accablé au bout par la paresse du monde.

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La mère est partie depuis longtemps déjà, qui connait l’efficacité du devoir, cette obsession où, plongé, rien ne vous distrait plus. À la suivre on s’essouffle tant elle portée par plus grand que son corps. Elle est pourtant chargée d’abord d’un grand sac de tissu à l’épaule qui lui dévale le dos comme une crinière. D’un premier sac plastique à main gauche contenant trois bouteilles, d’un second sac plastique, rempli de farine, dont l’anse enveloppe le front, blesse le front et tire vers l’arrière. Elle s’élance. On pense qu’elle s’élance par devoir seulement, mais nous n’avons pas vu qu’il est aussi dans cet emportement la peur de l’autre qui la suit depuis quelques jours, cet ignoré ou vicieux dont elle a dû parler au mari tous les soirs dans l’ombre de la chambre. A tant marcher, à courir même derrière elle chaque jour en soupirant d’une famine de voir, cette fois je n’ai pas vu apparaitre le mari depuis l’angle opposé, déjà il est là sur moi, il frappe. Il y a une vie vouée à elle-même, elle est chaude et paisible, ou bien pesante et rude, selon quelques déterminations immesurables. C’est une vie qui se tait. Et il y a une vie retournée sur elle-même, elle invente la raison, elle sait parler. Mais comme l’objet tient tout langage en échec, puisque l’objet vient au monde par les lacunes du discours, il y a encore une troisième vie en guerre contre elle-même. Cette dernière c’est la poésie. Dans la vision, par moment les trois vies communient chez un seul sujet. La vision est antécédente au regard. Ceux-là qui voudraient éloigner l’objet pour le représenter manquent l’ambivalence de la vision et la tautologie du regard ; la vision est vision, la vision est une vision. Une impulsion pythique est au principe de tout regard. Regarder l’objet c’est être traversé par l’objet qui vous regarde. Regarder un objet ou un sujet c’est être à la fois traversé par l’arme, par le poing, par l’insulte du sujet qui vous regarde à son tour. L’aménagement d’une distance avec l’objet est la consolation du philosophe ; en aménageant une distance avec l’objet, le philosophe se console de voir avec ses yeux, il parvient à négliger son corps un instant. L’esprit bienheureux s’en va mourir, lui dont le corps contraignait la pensée, il invente la raison. Mais établir une distance entre l’œil et l’objet ne dispense pas l’œil de rejoindre l’objet. Il existe un fil tendu entre l’œil et l’objet, l’objet tire sur le fil et remporte tous les duels, il tire inlassablement l’œil vers lui. L’œil, en tant qu’il est accroché en haut d’un corps, est toujours contraint de rejoindre l’objet. Les hommes sont des yeux en lutte, ils sont des chiens mal dressés qui doivent tirer la corde pour s’en aller chasser, fuir sans relâche la sujétion du réel, la gravité de l’objet. A m’être laissé tirer encore par l’objet, je n’ai pas vu venir les grands coups que le père de l’enfant kwashiorkor, que le mari de la femme au fardeau m’assène à la face en silence. On ressent la peine de ses mains comme une charge supplémentaire, on prend des crachements d’eaux jetées au visage, il pleut, il installe une lenteur dans l’élan pour tuer, les frappes brusques, précises à la face et au ventre. Il respire calmement pour concentrer sa force, aller de suite à l’effet sur la cause, et ne s’étouffe qu’après, au moment de parler. On n’entend presque pas son « – laisse ma femme » qui fut mal prononcé, comme un peu trop timide, c’est le « –laisse ma femme » d’un homme troublé et doux dont la lourdeur du poing n’a pu s’abattre qu’au seuil d’un pur abîme. Suis resté un moment à genoux dans l’eau à n’y plus rien voir, puis ai trainé mon visage ébahi jusqu’au petit bois proche, pour tomber dans les feuilles. Avons raté, encore, la juste distance du peintre par trop de faim. Est-il condamné à s’approcher trop près ce peintre qui a faim. À faire présence dangereuse d’un regard franchir le gouffre entre lui et l’objet, plutôt que d’y sauter là-dedans le gouffre. Puisque chaque histoire singulière est le fruit de la même ineptie, étant encore le prolongement de ce même accident invariable, qui s’approche, et qui donne faim ; puisque nous les aimons pour leurs corps accablés, non pour leurs passés-, puisque tout cela ; alors le métier, au plus juste, serait de n’être qu’un creux, et prendre toujours le passage dérobé pour les voir et se taire. On devait voir et s’abîmer le regard. Maintenant ce sont deux saillies qui poussent, des bosses, on dirait grandes comme des bois de cerfs à droite et gauche du front. Voir serait être en même temps coupable et souillé. On voit noir et les bras sont raides comme des pattes. Et les cheveux chargés de neiges sont denses comme du poil. Plus penser

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